L’industrie du jeu vidéo traverse une crise de créativité sans précédent et Nintendo semble désormais prêt à assumer pleinement son rôle de chef d'orchestre du recyclage.

Lors d'une entrevue accordée au magazine japonais Famitsu, le créateur légendaire Shigeru Miyamoto est revenu sur la multiplication frénétique des remakes au sein du catalogue de la firme de Kyoto. Sa justification, d'une franchise presque déconcertante, laisse pourtant un arrière-goût amer.

Selon lui, le public se renouvelant tous les cinq ans et les jeunes joueurs n'ayant plus accès aux titres vieux de dix ans, remettre au goût du jour d'anciens succès reste le meilleur moyen de répondre à la demande tout en assurant l'avenir des franchises.

Derrière ce discours aux allures d'effort pédagogique et patrimonial se cache la rentabilité maximale à moindre risque, une réalité financière bien plus pragmatique. L'argument du renouvellement des générations a bon dos lorsqu'on observe la cadence industrielle à laquelle le géant nippon réédite son passé. Depuis dix ans, la stratégie est devenue une véritable doctrine commerciale, transformant la nostalgie en une rente permanente.

La liste des titres remis au goût du jour en dix ans en dit long sur cette dépendance au passé. Dès 2017, la Nintendo 3DS servait de terrain d'essai avec Fire Emblem Echoes: Shadows of Valentia, Metroid: Samus Returns et Mario & Luigi: Superstar Saga. L'année suivante, la Nintendo Switch embrayait avec Pokémon: Let’s Go, Pikachu! et Let’s Go, Évoli!, ouvrant la voie à une avalanche de rééditions : Mario & Luigi: Voyage au centre de Bowser en 2019, The Legend of Zelda: Link’s Awakening la même année, puis Pokémon Donjon Mystère: Équipe de Secours DX en 2020.

L'effort de recyclage ne s'est pas arrêté là. En 2021, la firme exhumait Famicom Detective Club avec The Missing Heir et The Girl Who Stands Behind, tout en confiant Pokémon Étincelant et Perle Scintillante à un studio tiers. En 2022 et 2023, la tendance s'est accentuée avec Live A Live, Kirby’s Return to Dream Land Deluxe, Advance Wars 1+2: Re-Boot Camp et Super Mario RPG. L'année 2024 a frôlé l'overdose avec Another Code: Recollection, Mario vs. Donkey Kong et l'attendu Paper Mario: La Porte Millénaire. La dynamique ne faiblit pas en 2026 : après la sortie récente d'un nouveau Star Fox, tous les regards se tournent vers le remake ultra-anticipé de The Legend of Zelda: Ocarina of Time prévu pour la fin de l'année.

Pire encore, les rumeurs indiquent déjà que Big N préparerait une nouvelle version de Twilight Princess, sorti initialement en 2006, afin de faire écho à la production en cours du tout premier film The Legend of Zelda en prises de vues réelles. La boucle est bouclée, la synergie média sert désormais de prétexte pour vendre une troisième ou quatrième fois le même jeu aux mêmes joueurs.

Certes, Nintendo est loin d'être le seul éditeur à sombrer dans cette facilité opérationnelle. Ce mois-ci démontre parfaitement le mal qui ronge l'industrie tout entière, avec les re-sorties d'Ubisoft pour Assassin's Creed Black Flag Resynced et de Xbox avec Halo: Campaign Evolved. Mais voir le créateur de Mario théoriser et valider cette paresse créative reste particulièrement révélateur. En préférant dépoussiérer ses gloires d'hier plutôt que de prendre les risques financiers nécessaires à l'invention des icônes de demain, Nintendo confirme que la prise de risque artistique s'efface définitivement devant la sécurité du bilan comptable.