Il existe un schéma immuable dans l’empire technologique d’Elon Musk. L’arrogance tapageuse, la menace judiciaire systématique pour faire taire les critiques, puis, quand la réalité du droit frappe enfin, un rétropédalage piteux déguisé en "compromis historique".

La séquence entre X Corp, xAI et les institutions judiciaires américaines offre un condensé saisissant de cette méthode. Entre la capitulation piteuse face aux annonceurs qu’il insultait hier et les recours juridiques scabreux pour défendre la génération d’images dénudées non consenties, le milliardaire ne cherche plus seulement à tester les limites de la loi. Il s'efforce d'imposer une forme de féodalisme numérique où son bon plaisir primerait sur la dignité humaine et le droit commercial le plus élémentaire.

L'histoire retiendra la grotesque saga opposant X à la World Federation of Advertisers. Après son rachat chaotique du réseau social pour 44 milliards de dollars en 2022 et le saccage en règle des équipes de modération, Musk s'était étonné de voir les grandes marques fuir une plateforme devenue un égout à ciel ouvert.

Plutôt que de s'interroger sur l'attractivité de son produit, l'autoproclamé « absolutiste de la liberté d'expression » avait réagi à sa manière, en étalant son mépris, lançant un retentissant "Go fuck yourself" aux annonceurs à l'antenne, avant d'engager en 2024 des poursuites judiciaires absurdes.

X accusait la WFA et des géants comme Unilever, Mars ou Adidas d'un « boycott illégal » à travers l'initiative GARM (Global Alliance for Responsible Media).

L'argument sous-jacent confinait au délire. Les entreprises privées n'auraient plus le droit de décider où placer leurs budgets publicitaires pour protéger leur image de marque.

Le verdict des tribunaux fédéraux américains a fini par tomber comme un couperet redoutable pour l'égo du milliardaire. Les juges ont balayé la plainte, rappelant le principe fondamental de la liberté du commerce. Résultat, après avoir fait appel dans un dernier sursaut d'orgueil, X Corp a discrètement enterré la hache de guerre en signant un accord amiable.

Certes, le cartel d'annonceurs a dissous l'alliance GARM sous la pression des frais d'avocats, mais Musk repart sans le moindre centime et avec une image définitivement écornée. Le violent justicier du web a dû ravaler ses menaces pour mendier un « réajustement des relations » avec les annonceurs qu'il traînait dans la boue quelques mois plus tôt.

xAI et le business de la nudification - Le premier amendement dévoyé

Si la capitulation face aux annonceurs prête à rire, la bataille engagée par xAI (l'entreprise d'intelligence artificielle d'Elon Musk) relève d'un cynisme effrayant. Débordée par les scandales liés à son outil Grok Imagine, devenu le jouet préféré de prédateurs numériques pour générer du contenu pédopornographique et des images à caractère sexuel non consenties, la société a trouvé une riposte stupéfiante, attaquer l'État du Minnesota en justice.

Le crime du Minnesota ? Avoir voté la loi HF 1606, un texte pionnier interdisant la technologie de « nudification » numérique sans consentement, sous peine d'amendes pouvant atteindre 500 000 dollars par infraction. En faisant ses comptes, xAI a pris peur. L'entreprise a elle-même calculé que face aux centaines de milliers d'images toxiques générées par ses utilisateurs (ciblant parfois des enfants et des mineures de dix ans), l'addition pourrait se chiffrer en dizaines de milliards de dollars.

Plutôt que d'assainir en profondeur son outil, la firme de Musk a osé invoquer le premier amendement américain sur la liberté d'expression pour faire annuler la loi. Leur argumentation juridique touche au sublime dans l'abjection, interdire la nudification automatique menacerait la « satire politique » et la liberté artistique.

Pour justifier la nécessité de préserver ses algorithmes dénudants, xAI en vient à pinailler sur la définition légale des « parties intimes », affirmant sans trembler qu'empêcher la génération d'images avec des cuisses dénudées ou des poitrines masculines nuirait à la création d'images d'hommes politiques en maillot de bain ou en lutteurs de sumo. L'hypocrisie est totale, dissimuler la détresse de victimes réelles, d'adolescentes et de femmes dont la vie est brisée par le deepfake porno, derrière la défense ridicule du droit à caricaturer des politiciens.

La stratégie du bouclier humain et l'urgence de la régulation

Pour parfaire cette mascarade, xAI tente de se faire passer pour une victime exemplaire. L'entreprise se vante de poursuivre en justice une poignée de ses propres utilisateurs et d'avoir collaboré avec la police dans quelques centaines de cas, espérant ainsi obtenir une immunité totale.

La manœuvre est grossière : reporter la faute sur l'utilisateur individuel pour permettre à la plateforme de continuer à commercialiser sans risque des outils dangereux et insuffisamment modérés. xAI l'avoue d'ailleurs noir sur blanc dans sa plainte. Sans la menace de ces amendes du Minnesota, elle n'aurait jamais pris la peine de brider son générateur d'images.

Face à cette tentative de chantage juridique, la réponse des autorités locales honore son service public. Le procureur général Keith Ellison a remis les pendules à l'heure en soulignant que voler la dignité d'un individu au moyen de l'IA n'a rien d'un débat philosophique sur la liberté d'expression, tandis que le gouverneur Tim Walz résumait la pensée générale d'un mémorable : "Rendez-vous au tribunal, espèce de tordu."

L'empire Musk offre aujourd'hui le spectacle navrant d'un pouvoir technologique sans boussole morale. D'un côté, il instrumentalise la justice pour tenter de contraindre des entreprises à financer ses réseaux sociaux, de l'autre, il attaque les lois démocratiques qui cherchent à protéger les citoyens contre des violences numériques systémiques.

Il ne s'agit plus de défendre la liberté d'expression, mais d'ériger l'irresponsabilité des géants de la tech en dogme. Il est grand temps que la justice et le législateur rappellent à notre cher milliardaire d'extrême droite qu'aucun compte en banque, aussi garni soit-il, ne le place au-dessus des lois et du respect le plus élémentaire de la personne humaine.