La sécurité numérique repose sur une promesse fondamentale. Certains problèmes mathématiques sont si difficiles à résoudre qu’il faudrait des milliers, voire des millions d’années aux ordinateurs actuels pour les déchiffrer.
C’est sur cette difficulté que repose une grande partie de notre vie numérique, des transactions bancaires aux échanges de courriels, en passant par la protection de nos données personnelles.
Mais cette promesse pourrait être remise en question plus tôt que prévu. Dans un article publié par le Wall Street Journal, Christopher Mims soulève une perspective particulièrement intéressante. L’intelligence artificielle pourrait accélérer les progrès en mathématiques au point de menacer certains systèmes cryptographiques, avant même que les ordinateurs quantiques ne deviennent suffisamment puissants pour le faire.
Ce scénario mérite que l'on s'y attarde, car il déplace le calendrier d'une menace que l'industrie technologique pensait encore relativement lointaine.
La cryptographie, une affaire de mathématiques
Pour comprendre le risque, il faut revenir au fonctionnement de la cryptographie moderne. Une grande partie des systèmes de chiffrement repose sur des problèmes mathématiques faciles à effectuer dans un sens, mais extrêmement difficiles à inverser.
L'exemple classique est celui de la factorisation des grands nombres premiers. Multiplier deux d'entre eux est relativement facile pour un ordinateur. Retrouver ces deux nombres à partir du résultat constitue en revanche un problème autrement plus difficile. C'est précisément cette asymétrie qui protège une partie de nos communications numériques.
Or, l'IA commence à bousculer certaines certitudes mathématiques. Les récents progrès réalisés par les laboratoires de recherche, notamment OpenAI et Anthropic, montrent que les modèles peuvent désormais contribuer à résoudre des problèmes théoriques particulièrement ardus.
Parmi les résultats qui suscitent l'attention figure notamment une avancée concernant l'Exponential Time Hypothesis, une hypothèse fondamentale de l'informatique théorique selon laquelle certains problèmes ne peuvent pas être résolus par des raccourcis algorithmiques efficaces.
Si cette hypothèse venait à être remise en question sérieusement, les conséquences pourraient dépasser le monde académique. Des méthodes jusqu'ici considérées comme impraticables pourraient devenir accessibles, fragilisant potentiellement les fondements mathématiques de certains systèmes de chiffrement.
Une menace qui divise les experts
Matthew Green, cryptographe et professeur associé à l'université Johns Hopkins, fait partie des chercheurs qui prennent cette perspective très au sérieux. Selon lui, le fait que des générations de mathématiciens n'aient pas trouvé de faille ne constitue plus une garantie suffisante. L'IA change potentiellement les règles du jeu. Elle pourrait explorer des pistes auxquelles les chercheurs humains n'auraient tout simplement pas pensé.
Vitalik Buterin, créateur d'Ethereum, partage cette inquiétude. Il appelle déjà à réfléchir à une forme de « cryptographie post-IA », qui ne se contenterait pas d'anticiper les capacités des ordinateurs quantiques, mais prendrait également en compte les progrès de l'intelligence artificielle.
Tout le monde ne partage cependant pas ce pessimisme. Yehuda Lindell, responsable de la cryptographie chez Coinbase, estime que les fondements mathématiques de la cryptographie ont suffisamment résisté à des dizaines d'années de recherches pour que leur remise en cause demeure hautement improbable. Il considère même que l'IA pourrait contribuer à renforcer les systèmes existants plutôt qu'à les détruire.
Dans le pire des scénarios, l'augmentation de la longueur des clés de chiffrement pourrait également constituer une réponse technique, au prix d'un ralentissement des opérations.
Le temps dont nous disposons
À mon sens, le point le plus intéressant n'est pas tant de savoir si l'IA parviendra effectivement à casser nos systèmes de chiffrement que de comprendre à quelle vitesse cette éventualité pourrait devenir concrète.
La transition vers la cryptographie post-quantique est déjà engagée, mais elle nécessite des années de travail et de coordination. Les infrastructures bancaires, les administrations, les entreprises et les services numériques ne peuvent pas remplacer leurs systèmes de sécurité du jour au lendemain.
C'est là que réside le véritable danger, une découverte mathématique majeure pourrait précéder de plusieurs années notre capacité collective à adapter les infrastructures concernées.
Il faut néanmoins garder la tête froide. Aucune compromission des grands systèmes cryptographiques actuels par l'IA n'est démontrée à ce jour. Mais attendre une preuve de leur vulnérabilité pour agir serait une erreur.
La prochaine révolution de l'IA ne se jouera peut-être pas uniquement dans les applications, les assistants conversationnels ou la productivité. Elle pourrait aussi se faire dans les fondations mathématiques de notre monde numérique. Et, paradoxalement, l'intelligence artificielle qui promet de rendre nos systèmes plus performants pourrait aussi remettre en question ce qui les rend dignes de confiance.