Il y a des seuils qui sonnent comme des avertissements. Deezer vient d’en franchir un. En juin dernier, pour la première fois, les morceaux générés par intelligence artificielle ont représenté plus de 50 % des téléversements sur sa plateforme. Le chiffre est brut, presque abstrait dans son ampleur. Pourtant, derrière cette statistique se cache une réalité bien plus préoccupante que la simple adoption d’une nouvelle technologie. Ce n’est pas tant l’essor de l’IA qui inquiète que la manière dont elle est détournée, transformant la création musicale en un champ de bataille économique où les artistes humains risquent de devenir les premières victimes collatérales.
L’ascension a été foudroyante. En janvier 2025, à peine 10 % des uploads quotidiens de Deezer étaient attribuables à l’IA. Trois mois plus tard, ce taux grimpait à 18 %, puis à 34 % en novembre de la même année, avant d’atteindre 44 % en avril 2026. Aujourd’hui, le cap symbolique des 50 % est dépassé, avec environ 90 000 titres générés automatiquement déversés chaque jour sur la plateforme.
Deezer peut mesurer cette progression avec une précision chirurgicale, car il a développé ses propres outils de détection, capables d’identifier les productions issues de générateurs comme Suno ou Udio. Une fois repérées, ces chansons sont taguées et surtout, exclues des algorithmes de recommandation et des playlists. Une précaution nécessaire, mais qui révèle surtout l’ampleur du phénomène.
Car le vrai problème n’est pas là où on l’attend. Ces morceaux 100 % IA ne représentent en réalité que 1 à 3 % des streams effectifs sur Deezer. Un pourcentage dérisoire, donc, si l’on en reste à la consommation légale. Sauf que, selon les propres estimations du service musical, 85 % de ces streams étaient frauduleux l’an dernier. Voici le cœur du système, des acteurs malveillants génèrent des milliers de morceaux sans âme, les téléversent en masse, puis achètent des bots et des streaming farms pour gonfler de manière artificielle leurs audiences.
Dans un modèle où les royalties sont réparties proportionnellement à partir d’un pot commun, même une écoute infime, étalée sur des montagnes de titres, permet de détourner des revenus au détriment des artistes légitimes. La mécanique est implacable et les exemples concrets ne manquent pas. Aux États-Unis, un homme a déjà plaidé coupable pour avoir orchestré une escroquerie de 8 millions de dollars via ce procédé.
Face à cette hémorragie, Deezer a décidé de passer à l’action. La plateforme va désormais supprimer de façon systématique les titres IA liés à des streams frauduleux, ainsi que tout morceau restant inécouté pendant six mois. Surtout, elle refusera de verser des royalties sur les écoutes jugées artificielles.
Si Deezer semble bien seul dans cette croisade, Bandcamp a lui carrément banni la musique IA, tandis que Tidal a choisi de réduire les royalties qui lui sont associées. À l’inverse, les géants comme Spotify, Apple Music ou Amazon Music ont opté pour des solutions plus légères, se contentant d’étiquettes ou de badges pour signaler les contenus générés. Ironie du sort, Apple Music a récemment révélé que plus d’un tiers de ses propres téléversements étaient désormais des créations 100 % artificielles. Un aveu qui en dit long sur l’ampleur du phénomène, mais aussi sur le manque de cohésion de l’industrie face à cette crise.
Les enjeux sont immenses. On projette que les créateurs pourraient perdre jusqu’à 4 milliards de dollars par an d’ici 2028 à cause de la fraude liée à la musique IA. Dans le même temps, les générateurs responsables de ce déluge sont déjà traînés devant les tribunaux. Sony a entamé des poursuites contre Udio, tandis que Suno (qui a en partie entraîné ses modèles sur le catalogue de Deezer lui-même) fait face à des plaintes des majors. La question reste entière : la purge annoncée par Deezer suffira-t-elle à endiguer le phénomène, ou ne sera-t-elle qu’une goutte d’eau face à l’océan de contenu synthétique qui submerge désormais l’industrie ?
Car la musique n’a jamais été à la fois aussi accessible et aussi menacée. L’IA démocratise la création, mais elle en pervertit aussi les fondements économiques. Et si Deezer a le mérite de sonner l’alarme, la vraie bataille ne fera que commencer.